les années 1990, les réalisateurs Depuis belges et frères, Jean-Pierre et Luc Dardenne, se caractérisent par un cinéma direct, singulièrement honnête, avec un humanisme invariable dans leurs thèmes. Leurs réflexions sur l’état actuel de l’être humain sont sans concession et sans frivolité. Tori et Lokita, présenté en compétition à Cannes, est un autre exemple de ces vertus. Les Dardenne tiennent invariablement leurs promesses et livrent ainsi une tranche de réalisme social brutal et dépouillé sur deux jeunes migrants qui se font passer pour un frère et une sœur.

Fraîchement débarquée en Belgique en provenance du Bénin, Lokita, qui approche les 18 ans, s’est entichée de Tori, d’une dizaine d’années, qu’elle a croisée en arrivant et qu’elle considère comme son frère. Pour remettre leur passeur, ils participent à un trafic de drogue et elle doit se soumettre sexuellement au dealer. Séparés par le trafiquant avec lequel ils ont travaillé, leur amitié va provoquer l’irréparable.

Habitués de Cannes, ils font partie d’un club exclusif de huit cinéastes qui ont remporté deux fois la Palme d’or, tandis que leurs autres films n’ont pas cessé de récolter des prix pour le scénario et la réalisation au fil des ans. Comme d’habitude dans leur travail, l’intrigue est linéaire et directe. Bien sûr, la résolution des événements tragiques ici apparaît comme une évidence dès le début de l’interaction des enfants avec les trafiquants de drogue. Cependant, les Dardenne restent dans le vrai. C’est bien la réalité qui, en définitive, impose ses règles avec un déterminisme brutal. On appréciera aussi le fait de livrer leur histoire en moins d’une heure et demi de métrage, sans fioritures superflues, de musique extra-diégétique, ou de tentatives bon marché pour tirer sur nos cordes sensibles d’une manière irréaliste ou non méritée. Juste ce qu’il faut…

Les deux réalisateurs arrivent avec brio à montrer l’étau des dangers qui se réduit sur Lokita et Tori. Le besoin pour Lokita d’envoyer de l’argent à sa mère au pays alors qu’elle est, elle-même, rackettée par un ignoble passeur africain qui se sert de l’Église comme d’un paravent. Et l’engrenage qui se met en place… Lokita vend de la drogue au profit d’un cuisinier, qui en plus abuse sexuellement d’elle. Contre la promesse de faux papiers, il la contrainte à une forme d’esclavage (et la séparation de Tori) pendant plusieurs mois pour travailler dans les sous-sols d’une usine désaffectée à la culture de plans de cannabis. Ce sont ainsi ces nouveaux trafics que les cinéastes pointent du doigt, ces exploitations des plus pauvres qui ne cessent d’exister.

Pour une telle histoire il fallait nécessairement deux acteurs formidables. Les Dardenne ont opté pour des non-professionnels qui vivent dans la région de Liège en Belgique. Mbundu Joely (Lokita) est surprenante d’intensité car son rôle est très difficile. Notamment parce que son personnage, lui-même dans l’histoire, joue un rôle et se retrouve en plus embarquée dans une lutte pour survivre et protéger sa « famille » ici et là-bas. Avec elle, le « petit frère », Pablo Schils (Tori), est juste parfait avec un aplomb remarquable.

Les Dardenne dressent un réquisitoire social avec une clarté familière et une foi inébranlable dans la pureté de l’amour familial. Avec Tori et Lokita, ils donnent des visages et des noms et une histoire aux jeunes migrants vulnérables que les médias deviennent anonymes.



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